Index  

Pascale Maguerez

Contact:
pascale.maguerez@gmail.comindex.htmlmailto:pascale_miam@hotmail.com?subject=contactshapeimage_1_link_0shapeimage_1_link_1
 
 



3+1 fonctions de la peinture dans la série de portraits

de Pascale Maguerez


La peinture de Pascale Maguerez se présente, à première vue, comme une étude de la représentation du visage, s'íntégrant ainsi dans une longue tradition de la culture occidentale: l'art du portrait.

Dans l'un des textes qui a eu le plus d'influence dans l'histoire de la peinture, Pline l'Ancien établit une relation étroite entre la production d'images et la création de portraits. Selon cet auteur, la peinture prendrait son origine dans le départ d'un jeune soldat pour la guerre. Un soir, avant de rejoindre son régiment, le jeune homme rend visite, pour la dernière fois, à sa fiancée qui voyant l'ombre du soldat sur le mur, commence à dessiner sa silhouette de façon à garder une image de celui qui demain, sera loin d'elle. Ceci serait la première fonction des arts picturaux: accumuler des traces, préserver la mémoire de celui que notre regard ne peut plus saisir.

Parcourant la série de portraits que Pascale Maguerez nous propose dans cette exposition, nous identifions tout de suite une première fonction de la peinture: la fixation d'un visage, la représentation d'une présence. En l'occurrence, et si nous nous attardons sur le parcours biographique de l'artiste, représentation de visages qui, dans la force et l'orientation d'un regard, dans le contour d'une bouche, dans la position d'une tête, évoquent ceux que Pascale Maguerez a cotoyé durant sa vie sur le continent africain. Le tableau, s'instituant comme "lieu de mémoire" (Pierre Nora), matérialise le temps qui a passé, celui qui probablement ne se répétera plus, sinon par la médiation ontologique des jeux de lignes et de couleurs qui nous restituent l'intensité de ce qui a été et abritent la promesse secrète de ce qui adviendra.

En plus de cette première fonction ­ et trouver des "fonctions pour la peinture", peinture qui bien souvent nous confronte à sa propre impénétrabilité, à son absence de finalité ou d'usage pré-determiné, n´est ici que le jeu infini du spectateur d'une exposition, éternel enfant qui essaye de grimper dans des arbres imaginaires ­ la peinture de Pascale Maguerez nous oblige à questionner la singularité de sa poiesis, la façon dont l'oeuvre est transportée de l'ombre dont elle s´arrache vers la lumière qui la voit naître.

 

Pascale Maguerez a débuté cette série de portraits à partir d'un livre du célébre photographe Hans Silvester. Silvester a parcouru la vallée d'Omo, région qui se situe à l'intersection des frontières éthiopienne, kényane et soudanaise, il est entré en contact avec les peuples locaux et grâce à la photographie, il a enregistré la splendeur des artifices avec lesquels les indigènes ornent leur visage et leur corps. Vachers et chasseurs, ces peuples utilisent leurs corps nus comme espace d'expression artistique, recourant à une palette variée de couleurs où dominent les ocres rouges et jaunes, extraits de roches volcaniques, et la chaux. Marcel Mauss nommerait cette pratique, une "technique du corps", une façon de le projeter, de le mettre en oeuvre. Ainsi, aux côtés des techniques de survie (chasser, bâtir une case, apprendre à nager pour traverser une rivière) et des arts de l'amour et de la guerre, existe une technique du corps chez les peuples de la vallée d'Omo qui consiste à mettre des pigments sur le corps, technique qui n'a en soi aucune signification religieuse ou rituelle mais qui met seulement en évidence le plaisir de se parer soi-même, de jouer avec son identité, de s'embellir. On dirait un désir d'inscription, de devenir autre, un supplément de culture qui imprime du mouvement à la figure et à la nature humaine et instaure un espace de circulation d'intensités.

Reproduisant picturalement, de façon presque fidèle, les photographies de Hans Silvester, Pascale Maguerez reprend le geste initial des peuples de l'Omo. Ce que les photographies de Silvester ont retiré du représenté (le grain de la matière, le contact des pigments avec le support, le mouvement progressif du remplissage des surfaces) nous est rendu par les tableaux de Pascale Maguerez. L'enthousiasme qui l'habite, est semblable à celui des peuples de l'Omo qu'elle cherche à représenter: la magie de la couleur, le jeu libre des formes, le plaisir d'inscrire, de faire, de créer, de transformer les états de choses. Le monde s'offre ainsi dans ses inépuisables possibilités de recréation. Bien qu'il existe mimesis dans la pratique artistique de Pascale Maguerez, celle-ci ne se focalise pas sur la ressemblance entre représentant et représenté mais sur le désir d'imiter le geste de celui qui peint son visage. Que ce soit en Europe ou en Afrique, tableaux et visages, en tant que surfaces, témoignent d'une même Kunstwollen (volonté d'Art) où les différences apparentes ne parviennent pas à dissimuler une virtualité commune de l'humain: la peinture comme technique du corps. Chez Pascale Maguerez, la seconde fonction de la peinture est donc l'actualisation de ce virtuel. Il s'agit, en d'autres termes, de la reconnaissance de l'homme comme de l'animal-qui-peint.

Nous avons dit virtuel et non possible. Dans un processus d'actualisation, selon Deleuze lecteur de Bergson, l'actualisation d'un virtuel crée une différence qui n'était pas préétablie. Alors que les possibles se réalisent intacts dans un état de choses, les virtuels acquièrent des différences par l'intermédiaire du propre processus d'actualisation/création. En reproduisant les photographies de Hans Silvester et en reprenant le geste pictural des peuples de la vallée d'Omo (les deux premières fonctions de la peinture que nous avons repertoriées dans les portraits de Pascale Maguerez), la peintre ne se limite pas à réaliser des possibles mais au contraire, dévoile la singularité de sa démarche artistique.

Nous aimerions nommer cette troisième fonction "réverbération du sensible". Cela signifie que le matériau sensible qui constitue le tableau cesse de renvoyer, au moins directement, à un référent et s'autonomisant, commence à valoir pour lui-même. Il est évident que la force de cette peinture passe, en grande partie, par les regards frontaux et obliques qui nous interpellent, par l'effet d'altérité suggéré par la représentation d'un peuple et d'une pratique non-occidentaux. Pourtant, nous pensons que la structure particulière de sensibilité que Pascale Maguerez met en oeuvre dans ses tableaux passe avant tout par l'utilisation de moyens exclusivement picturaux.

Parmi ceux-ci, signalons, par exemple, un traitement non réaliste de la couleur (déjà présent chez les peuples d'Omo) qui repose sur le choc et l'opposition au détriment de la complémentarité et de l'harmonie; l'utilisation de fonds monochromatiques qui réhaussent la multiplicité de rythmes et de vitesses des signes et des couleurs de la figure; l'encadrement avec des motifs floraux et abstraits, absent dans les photographies de Silvester, qui emphatise le propre de la peinture, art du cadre et de l'encadrement, de l'ornement et du supplément, comme l'a si bien décrit Derrida dans "La Vérité en Peinture"; la trace du pinceau et des grattages qui laissent sur le visage la marque de la volonté de le reconfigurer.

Les moyens exclusivement picturaux sont dans cette peinture un moyen d´arracher au visage l'organisation sociale et signifiante qui l'inhibe et le codifie. Réverbération du sensible dans la peinture signifie ici dessiner des possibilités, ouvrant le visage comme espace d'invention d'autres sensations et d'autres modes de vie. Parce que si comme le dit le proverbe "chacun a le visage qu'il mérite" ("cada um tem a cara que merece"), il nous revient d'inventer notre propre visage. Confrontés à la joie et l'enthousiasme des couleurs de la peinture de Pascale Maguerez, même si parfois ses portraits présentent quelque chose d'ambigü et de sombre, la tâche devient plus facile puisque le visage a été défini comme espace ouvert à la transformation. Aux trois fonctions déjà mentionnées plus haut, nous devons donc en rajouter une quatrième qui n'est pas véritablement une fonction mais plutôt un dessein: l'Art comme "promesse de bonheur" (Stendhal). Cela nous paraît être le principal objectif de la peinture de Pascale Maguerez.

Nuno Carvalho
Traduction: Stéphane Rouault